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Si la route ne suffit plus

Nous vivons dans un monde moins périlleux qu'autrefois. Pour nous qui lisons ces lignes, plusieurs choses si précieuses il y a un siècle sont aujourd'hui acquises; avoir un travail valorisant, manger à sa faim, pratiquer des loisirs, etc.

Si bien qu'on s'invente parfois des problèmes. Les grandes maladies infectieuses du passé ont laissé place à la déprime, au syndrome du gazon plus vert chez le voisin. 

À quelque part, si la survie nous garde vivant, la facilité semble nous tuer.

Donc on se met dans la misère pour se sentir en vie. Côté vélo, même si on peut dire que la situation s'est améliorée depuis que les pays modernes ont commencé à asphalter les routes il y a des décennies, allez comprendre pourquoi on les fuit maintenant pour retourner rouler sur la gravelle. 

Tout s'explique. Combien de nos sorties de vélo furent sans histoire? On roule souvent les mêmes parcours, près de chez soi. Si beaux mais si prévisibles à la fois.

C'est pourquoi l'hiver dernier, le Team Gris a préparé, dans le plus grand secret, une expédition qui graverait à coup sûr la mémoire de ses participants. Le but était de se rendre à Baie-St-Paul par les chemins non pavés de l'arrière pays, là où se dresse la frontière invisible entre le Saguenay, Charlevoix et la Capitale Nationale. Un espace limitrophe puissant de par son éloignement de toute civilisation.

Les portes de l'inconnu

Buts de la randonnée de bicyclette: 

- Vivre l'imprévu sans se mettre en danger, mais avoir peur un petit peu
- Avoir des souvenirs uniques, loin des équerres ou encore pire, du vélo stationnaire

LA RIDE @ MURPHY

Tout ce qui est susceptible de mal tourner, tournera mal

On a donc essayé de tout prévoir. Cela commence par un recrutement des participants de manière très furtive pour éviter toute contamination de cyclistes gentils et accomplis, mais susceptibles de se mettre à pleurer en plein milieu du bois. En Anglais, on dit "Don't be such a roadie".

Les critères? Pas de ratio watt/kg ni de bon résultats au GP de Ste-Martine ici, mais plutôt un certain pedigree d'aventure garantissant une bonne tolérance au risque dans la nature. 5 explorateurs occasionnels se sont donc présentés au départ:

- Nicolas TeckNick Letarte: Jadis athlète de courses d'aventures, cumulant environ 3000 ans d'expérience physique et technique, tout sport d'endurance confondus, si on calcule en fonction du week-end étalon d'un être humain normal.

- Jérôme TrailMaster Normand-Laplante: Initiateur du projet et responsable des cartes. Reconnu pour se perdre régulièrement dans le bois ET ramener ses invités à bon port bien avant la tombée de la nuit à chaque fois. Également actuaire au gouvernement, il connait la tolérance au risque.

- Mathieu Mathos Le Baron Barre Tendre Bélanger-Barrette: Adepte des courses par étapes de vélo de montagne depuis l'époque de la belle lurette. Toujours à la recherche d'un McDo en plein milieu d'une trail de bike. Il continue sa quête avec nous.

- Moi: Excellente tolérance au risque sur n'importe quel jeu de course automobile au playstation 3. Reconnu pour mes pétages de coches en cyclotourisme quand je ne sais pas où je vais dormir, mais je suis dans un état stable depuis quelques années.

- Geoffroy l'Ours Dussault: Photographe officiel de l'événement. Aucune expérience d'aventure cycliste particulière, mais bon on a pris une chance avec celui-là.

GO!

Attaque sournoise à 140 km de la ligne

C'est ainsi que nous roulâmes à 35 km/h de moyenne durant la première heure, dans un cocktail de montées en gravelle et en asphalte nous menant sur les hauts plateaux de Sainte-Brigitte-de-Laval. Une fois bien enfoncés dans la forêt, les jambes bien sautées et la pression des pneus descendue, la vitesse demeura élevée, la progression impressionnante. 

Puis notre ami Murphy, sixième participant à cette balade, s'est finalement pointé, roulant avec pas de mains sur le guidon, tenant dans l'une ce beau nuage de pluie et dans l'autre un GPS qui ne fait pas de bruit quand on se trompe de parcours. 

Maintenant, il mouille et il faut revirer, pas loin, 500 mètres, moins ton âge, gros max. Ce nouveau chemin est plus rocailleux, ça grimpe, le chemin se rétréci, y'a plus de chemin, ah...

Les Chief Vibration Officers en pause de Good vibes

« C'est une trail de chevreuil! », dit l'un. « Je ne suis pas un chevreuil! » dit l'autre. « Ce n'est pas une trail! » disent-ils tous en choeur. Mais Baie-St-Paul c'est par là, alors on s'enfonce dans la forêt.


« Y'as-tu un segment Strava icite? » - Geoffroy Dussault


L'équipe nationale du Canada avait envoyé un représentant à la ride @ Murphy. Pas pire pour une première édition!

Il n'y a rien de mal à progresser lentement dans ces chemins boueux dignes de la planète Dagobah. 

« Boueux?! Visqueux?! Ici je vis!!!! »

- Yoda, 900 ans

Par contre, aucune idée du temps qu'on va passer à faire ça. 30 minutes c'est drôle, 4 heures non.

Le TrailMaster sorti du bois (pour l'instant!)

Finalement, Murphy arrête son chrono à trente minutes, ouf. Nous revoilà au beau milieu de nul part, sur un chemin forestier qui tient la promesse de ne pas plus nous emmener quelque part. Mais c'est fabuleux. Le rythme est bon. Les petites montées et petites descentes se multiplient. Tout compte fait, un septième participant, tout à fait inattendu, est parmi nous: L'Élan!! 

Non, pas le cervidé nommé Élan.

Pas le Ski-Doo Élan non plus

L'Élan! Tout simplement! 😍

« Un sénior 1-2 ça pédale din descentes. »
 - Bruno Langlois, Eva-Devinci 2007, 10 A. VC

Élan est bien plus gentil que Murphy. Pendant un moment, on pense même qu'on ne sera plus jamais dans la merde aujourd'hui. Au moment où l'on commence à vouloir s'arrêter dîner, une belle rivière avec panorama magnifique se présente! Qu'est-ce qui se passe? Murphy a les grosses jambes aujourd'hui. On l'a largué.


Nouveau vélo Sugoi en pause dîner


Merci à la Sépaq et à l'Université Laval, précieux partenaires du feedzone sans qui cette randonnée n'aurait pas été possible.

Élan nous transportera encore quelque peu après le dîner pour finalement mettre le flasheur, bunké bin raide, en gros manque d'endurance. On ne le reverra malheureusement plus. Nous sommes de nouveau 5 et Murphy revient dans les chars. Gruppo compacto.

On se trompe de chemin, Nick commence à bunker. Mathos déclare que « l'antonoire se referme », phrase dite sous un ton de film d'horreur, signe d'une autre trail qui finira par ne plus en être une. Quelques dizaines de minutes de sables mouvants de type Taïga-Tundra s'en suivent.

Tundra la végétation, pas Tundra le ski-doo ni Tundra le pick-up.

C'est justement une place de ski-doos et de pick-ups puis nous on est là, avec nos bicycles à pédales. 

Dans la vie, il n'y a vraiment rien de mieux que de prendre une bière en gang et de se dire: « Ils étaient vraiment redneck de faire du vélo de montagne sans suspension dans les années 90! » pour ensuite se lever le lendemain matin et aller rouler dans des chemins de 4 roues plein de roches et de trous avec un bicycle de route en carbone équipé de pneus juste un peu moins petits que d'habitude.

 Look at the Whip! Stay on your bike Dany!


Geoffroy en pause de photos pour faire un peu de bike

Par ailleurs, Dussault n'est pas le seul ours ici. Les excréments de ses confrères nous le rappellent sans cesse. De retour sur la route de gravier. La pluie cède sa place à la chaleur. Les organismes sont fatigués. Nick boude, je tire mon vélo au bout de mes bras sans même avoir de problème mécanique.

Murphy commence à attaquer fort dans les montées. C'est ici que la sélection des membres prend tout son sens. Ceux qui se sentent bien se font un devoir de soutenir psychologiquement ceux qui ont un gros nuage noir au-dessus de la tête.

Une autre section de brousse interminable. Qu'est-ce que le spasme de vivre à la douleur que j'ai? De plus, une ride en vélo dans le bois n'en est pas une si tu ne traverse pas une rivière les pieds dans l'eau avec ton bicycle sur l'épaule. Aujourd'hui, nous avons droit à une version spéciale: Une rivière avec un pont, mais qui date de 1525, même année que le Disaronno, breuvage de récupération officiel du Team Gris, fut inventé. C'est quoi les chances!


Méchant beau modèle de pont flambant neuf. Comme dirait Jack dans le film Titanic, "J'ai tout ce qu'il faut pour vivre: de l'air pour respirer et un vieux pont scrap pour me planter. À ce qui compte!" Contre toute attente, ce 3e lien essentiel à notre réseau de transport structurant tiendra bon. 

C'est parti pour 40 km de descente en faux-plat montant vers Baie-St-Paul, question de bien nous achever et mériter ce McDo qui était encore une fois très mal situé, à la toute fin de la trail! Après un bon 7 heures de vélo bien sonnées, dans une canicule mouillée ponctuée d'un dénivelé positif irréel, c'est dans ce restaurant que la dernière commande du jour sera livrée

La Ride @ Murphy, une popire épopée cycliste au coeur de notre Québec sauvage. Un rêve que bien des cyclistes ont en tête. Une sortie à ne pas faire n'importe comment ou avec n'importe qui.

Un appel de la nature qui contente ceux qui, parfois,
trouvent que la route ne suffit plus.


Ride @ Murphy, édition 2018

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